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Rencontre nationale du 15 mars 2007 pour un moratoire sur l'incinération des déchets

# Modifié le 21/03/2007 à 16 h:39

Interventions à la conférence de presse
d'Eric Gall, Victor Hugo Espinosa, Daniel Richard et Dany Dietmann

Eric Gall - Directeur du Centre national d'information indépendante sur les déchets (CNIID)

Pourquoi un moratoire sur l'incinération est-il indispensable ?

Un moratoire sur l'incinération est indispensable dans notre pays si l'on veut progresser vers une gestion durable et écologique de nos déchets ménagers. En effet, la France a un des taux de recyclage les plus bas d'Europe et le plus grand parc d'incinérateurs. Près de la moitié de nos déchets ménagers sont brûlés dans des incinérateurs, ce qui constitue un formidable gaspillage de matières premières. La construction de nouveaux incinérateurs ne peut se faire qu'au détriment des investissements nécessaires dans la réduction des déchets et le recyclage, activités qui peuvent créer des milliers d'emplois.

L'on abordera donc pas ici les conséquences sanitaires et environnementales de l'incinération, ni l'aberration écologique et économique que cette technologie représente en terme de gaspillage des ressources naturelles, ni son coût en constante augmentation au fil des mises aux normes successives puisque les incinérateurs sont devenus avant tout des machines destinées à traiter leur propre pollution. A ces trois raisons, suffisantes en elles-mêmes pour justifier un moratoire, il convient d'en ajouter une quatrième : la politique du « tout incinération » empêche la mise en oeuvre de politiques ambitieuses de réduction des déchets à la source, ainsi que le développement du recyclage et de modes alternatifs de traitement des déchets.

La production annuelle de déchets en France a doublé en 40 ans, pour atteindre aujourd'hui 46,5 millions de tonnes de déchets municipaux, dont 28 millions de tonnes de déchets ménagers, soit en moyenne 561 kg de déchets par an et par habitant. Et si l'on constate un tassement de la croissance de notre production de déchets ces deux dernières années, celle-ci continue d'augmenter d'environ 1% par an d'après le MEDD.

Face à ce flot de déchets, les gouvernements ont quatre options : Enfouissement, incinération ou valorisation des déchets (valorisation matière, soit compostage pour les déchets organiques, réemploi ou recyclage des matériaux). A ces trois options de traitement, en aval, s'ajoutent toutes les mesures que les pouvoirs publics peuvent mettre en oeuvre en amont pour aboutir à une réduction des déchets à la source, et c'est cet axe d'action qui devrait être aujourd'hui prioritaire. Toute une panoplie de mesures techniques, juridiques ou économiques sont disponibles pour oeuvrer à une réduction des déchets : éco-conception des produits, pesée-embarquée ou redevance incitative, extension du principe de Responsabilité Elargie du Producteur à de nouveaux flux de déchets (à condition qu'elle soit correctement appliquée, pas comme en France...), fixation d'objectifs contraignants aux niveaux européen, national ou local, etc.

Après la réduction des déchets à la source (ou prévention), la deuxième option la plus préférable est la valorisation matière, qui inclue le recyclage (réintroduction dans les cycles de production de la matière qui constitue le déchet). Il faut exclure de cette définition la valorisation énergétique, qui est la production d'énergie soit par combustion des déchets (incinération), soit par récupération du gaz issu de la fermentation des déchets organiques (méthanisation). Si la méthanisation doit être développée, l'énergie produite par les incinérateurs est faible et le recyclage permet d'économiser beaucoup plus d'énergie que la combustion, qui entraîne également la production de gaz à effet de serre. D'après l'OCDE, recycler l'aluminium économise ainsi 95% d'énergie par rapport à la production à partir de matières vierges, le cuivre 85%, le plastique 80% et le papier 64% (Environmental Outlook OCDE, 2001).

En bas de la hiérarchie viennent les traitements d'élimination : La mise en décharge, qui peut aussi poser de graves problèmes environnementaux, notamment dans le cas des décharges illégales, et dont le développement est aujourd'hui découragé par l'Union européenne, même si le stockage de matières que l'on ne sait pas valoriser aujourd'hui dans des centres d'enfouissement techniques imperméabilisés peut constituer une solution provisoire intéressante.

Profitons-en pour rappeler que l'incinération ne fait pas disparaître les décharges, puisqu' une tonne de déchets incinérés aboutit à environ 300 kilogrammes de mâchefers plus ou moins toxiques (résidus solides recueillis à la base des fours de combustion), mises en décharge de classe II ou utilisées en technique routière (ce qui est une pseudo- valorisation), et à environ 30 kilogrammes de REFIOM (résidus d'épuration des fumées d'incinération d'ordures ménagères, soit les filtres) hypertoxiques, qui concentrent une grande partie des polluants et qui doivent être mis en décharges de classe I. La gestion et la mise en décharge de ces résidus sont d'ailleurs très rentables pour les industriels. Le reste, soit environ 650 kilogrammes, est transformé en diverses substances qui sont éparpillées dans l'atmosphère.

Enfin l'incinération qui, outre les problèmes sanitaires et environnementaux que nous allons évoquer, présente un inconvénient majeur : pour toute sa durée de vie, en général entre 20 et 40 ans, un incinérateur a besoin d'être alimenté par un flux constant de déchets. Pour deux raisons : d'abord parce que la température de combustion doit toujours être maintenue à au moins 850° (en théorie) afin de détruire certains polluants, d'autre part pour assurer une rentabilité énergétique minimale. Si l'on ajoute à cela que les incinérateurs sont souvent surdimensionnés et que les projets actuels concernent des méga-incinérateurs (entre 300 et 500 000 tonnes par an), l'on voit bien qu'il est illusoire d'espérer de réels efforts de réduction des déchets tant que l'on continuera à programmer la construction de nouveaux incinérateurs, et tant que l'on disposera d'un parc aussi important que le nôtre.

L'incinérateur est un appel à la création de déchets. De plus, les investissements des collectivités dans un incinérateur (70 ou 80 millions d'euros pour un incinérateur d'une capacité de 100 000 tonnes) sont autant d'argent qui ne sera pas investi dans la collecte sélective et les structures de recyclage.

Si l'on effectue une comparaison des modes de traitements des déchets entre divers pays européens (exercice difficile du fait de la disparité des données), l'on s'aperçoit que la France fait figure de mauvais élève. En effet, notre pays réussit l'exploit d'avoir à la fois un fort taux d'incinération (43%) et un fort taux de mise en décharge (38%), pour seulement 13% de recyclage et 6% de compostage (soit 19% de valorisation au total, source ADEME). D'après Eurostat (2005), dans l'UE en 2003 en moyenne 33,9% des déchets municipaux ont été recyclés ou compostés, 17,3% ont été incinérés et 48,8% ont été mis en décharge. Mais il y a de fortes disparités entre les pays. Ainsi dans les nouveaux pays membres, mais aussi en Grèce, en Italie, au Portugal et en Espagne, la mise en décharge prédomine largement, l'incinération est marginale et le taux de valorisation est compris entre 10% et 25%.

Dans les pays scandinaves, à l'inverse, les décharges ont quasiment disparu, le recours à l'incinération est parfois considérable, comme au Danemark, mais la valorisation est très développée. Au Danemark (pays avec le plus fort taux d'incinération) : 6% des déchets sont mis en décharge, 63% incinérés, 29% valorisés (14% recyclage, 17% compostage). En Suisse : 50% valorisés, 50% incinérés. Aux Pays-Bas : 70% de valorisation en 2002, le reste étant incinéré, objectif 83% en 2012. La Belgique est à environ 55% valorisation, la Flandre en particulier à 70%, et aucun nouvel incinérateur n'y a été construit depuis 1994; un moratoire en aussi en place en Wallonie.

Les Allemands sont aussi des champions de la valorisation : en 2004, 18% des déchets étaient mis en décharge, 23% incinérés, 59% valorisés (44% recyclage, 15% compostage). La palme revient à l'Autriche, où 60% des déchets municipaux sont recyclés ou compostés, 30% mis en décharge et seulement 10% sont incinérés.

On constate donc :
  • qu'il est possible d'atteindre des taux de valorisation matière (recyclage et compostage) des déchets ménagers de près de 70%, sans changer nos modes production,
  • que les pays qui ont des taux d'incinération comparables à la France ont en général des taux de mise en décharge très bas, et des taux de valorisation élevés,
  • que, dans un contexte de réduction de la mise en décharge, le choix est entre valoriser plus de déchets ou construire des incinérateurs pour remplacer les décharges,
  • que la France est à la traîne en matière de valorisation des déchets et dispose d'une marge de progression considérable.

La France occupe donc une position singulière dans ce paysage européen avec sa faible valorisation matière et ses taux d'incinération et de mise en décharge élevés. Alors que le gouvernement se contente de mesures symboliques en faveur de la réduction des déchets à la source et qu'il fait peut pour promouvoir le recyclage, pourquoi promeut-il la construction de nouveaux incinérateurs ?

Il est clair que, pour augmenter la valorisation des déchets en France, il est indispensable de mettre fin au développement de l'incinération et d'adopter un moratoire sur la construction de tout nouvel incinérateur. Il est également nécessaire et urgent d'engager des politiques volontaristes en faveur de la réduction des déchets à la source et du recyclage.

Pour le long terme, il est indispensable de s'engager vers le « Zéro Déchet », comme l'ont déjà fait plusieurs grandes métropoles dans le monde, à l'exemple de Canberra, Seattle ou Oackland en Nouvelle-Zélande. Le « Zéro Déchet » est loin d'être une utopie, il s'agit d'un outil concret de développement durable qui renvoie au concept de «production propre » ou « d'écologie industrielle » : il s'agit de promouvoir l'innovation technologique afin de diminuer l'impact de nos modes de production sur la santé et l'environnement et de limiter le gaspillage des ressources naturelles.

La politique du Zéro Déchet est un concept qui vise à organiser, sur le long terme, l'arrêt de la production de déchets en maximisant les possibilités de valorisation matière, mais également en impliquant les producteurs de produits manufacturés afin qu'ils adoptent des procédés d'éco-conception : produits facilement réparables, démontables, et recyclables, contenant peu ou pas de substances toxiques. Le concept de production propre implique notamment que tous les matériaux et substances soient ré-introduits dans le circuit de production; en ce sens, il n'y plus de déchets, seulement des ressources gérées de la manière la plus rationnelle et efficace possible.